Eichmann trial ticket

La recherche des coupables

À la fin des années 1940, les inquiétudes de la Guerre froide font oublier l’intérêt pour la poursuite des crimes nazis. Les criminels incarcérés sont libérés, tandis que des milliers d’autres n’ont jamais été arrêtés ni jugés. Mais deux grands procès, au début des années 1960, font l’objet d’une attention renouvelée du public pour la Shoah, et encouragent les efforts à traduire les perpétrateurs en justice. Des individus et des gouvernements prennent les devants, forçant des centaines de criminels à assumer la responsabilité de leurs actes. La recherche des auteurs de crimes se poursuit, mais comme presque tous sont décédés, seule une petite minorité aura été jugée.

Points de repère

  • 1

    Des milliers d’auteurs de crimes nazis n’ont jamais comparu devant la justice au cours de l’immédiat après-guerre et la plupart de ceux qui ont été condamnés ont été libérés dans les années 1950.

  • 2

    Le procès d’Adolf Eichmann en Israël en 1961 et le procès d’Auschwitz à Francfort, qui s’est déroulé en Allemagne de l’Ouest entre 1963 et 1965, suscitent l’intérêt du monde entier. Ils font prendre conscience des atrocités de la Shoah, générant le soutien du public pour que justice soit faite face aux crimes.

  • 3

    En 1979, le Procureur général des États-Unis met en place l’OSI, Office of Special Investigations, afin d’identifier les individus qui ont pris part aux crimes nazis et sont présents sur le territoire américain, d’enquêter sur eux et d’entreprendre des poursuites judiciaires.

Introduction

Après la Seconde Guerre mondiale, des milliers de perpétrateurs nazis et de collaborateurs furent jugés en Europe. Mais pendant la Guerre froide, l’intérêt pour ces poursuites judiciaires contre les criminels nazis diminua, et au cours des années 1950, ceux qui étaient encore en vie furent libérés. Des milliers d’individus qui avaient contribué aux persécutions et à l’assassinat de civils innocents n’affronteraient pas la justice du tout. Certains avaient changé d’identité et fui l’Europe. Beaucoup pouvaient vivre au grand jour dans leurs maisons de campagne, et même exercer à nouveau leur profession.

De leur côté, des particuliers jouèrent un rôle énorme dans la quête de justice face aux crimes de la Shoah. Parmi eux, on peut citer Simon Wiesenthal, ainsi que Beate et Serge Klarsfeld.

Simon Wiesenthal

Certains rescapés de la Shoah ont cherché à maintenir un intérêt pour les questions de justice face aux crimes nazis. Parmi les plus importants figure Simon Wiesenthal. Après avoir été libéré du camp de concentration de Mauthausen, il travailla pour la Section des crimes de guerre de l'armée américaine. En 1947, il ouvrit un centre de documentation dédié à la collecte de renseignements sur les perpétrateurs nazis qui avaient échappé à la justice, le Jewish Historical Documentation Center, en Autriche. Grâce aux pistes qu’il identifiait, il faisait pression sur les gouvernements pour que ceux-ci se remettent à traduire les criminels en justice. 

Le procès Eichmann et le procès d’Auschwitz à Francfort

False identification papers used by Adolf Eichmann while he was living in Argentina under the assumed name Ricardo Klement.

Les faux papiers d'identité d'Adolf Eichmann alors qu'il vit en Argentine sous le nom de Ricardo Klement.

Crédits:
  • The Jacob Rader Marcus Center of the American Jewish Archives

L’un des criminels que Wiesenthal retrouva était Adolf Eichmann, qui avait organisé la déportation de plus d’un million de Juifs, envoyés à la mort dans le cadre du programme nazi de la « Solution finale ». Après la guerre, Eichmann s’était enfui en Argentine, où il avait pris un faux nom. En 1960, grâce aux informations d’un procureur d’Allemagne de l’Ouest, les services de renseignements israéliens l’avaient enlevé et emmené en Israël pour être jugé. Le procès de 1961 fut retransmis à la télévision et largement diffusé par les médias du monde entier. Des dizaines de témoignages sur les atroces souffrances et pertes subies ont sensibilisé le public aux horreurs du génocide nazi des Juifs et à leur nature unique.

L’autre événement qui marqua le public, surtout en Allemagne de l’Ouest, face à la Shoah, est le procès d’Auschwitz, à Francfort. Entre 1963 et 1965, 22 inculpés se voyaient accusés d’avoir participé à des crimes de haine dans le complexe concentrationnaire d’Auschwitz, notamment d’avoir gazé, selon les chiffres, un million de Juifs à Auschwitz-Birkenau. Le procès et la réaction populaire ont aidé à persuader le gouvernement ouest-allemand d’étendre la vie de l’agence responsable des enquêtes sur les auteurs de crimes nazis. 

L’OSI

Grâce à un renseignement de Simon Wiesenthal, il a été possible de savoir que Mme Russell Ryan, femme au foyer vivant dans le Queens, à New York, n’était autre que Hermine Braunsteiner. Pendant la guerre, cette femme avait été une cruelle garde SS dans les camps de concentration de Majdanek et de Ravensbrück. La demande d’extradition de l’Allemagne de l’Ouest avait accrédité la thèse selon laquelle de nombreux prétendus criminels de guerre nazis vivaient en toute liberté aux États-Unis. Il paraissait désormais évident que le gouvernement avait échoué dans son devoir de refuser l’asile aux perpétrateurs nazis.

En 1979, le Procureur général américain mit en place l’OSI (Office of Special Investigations, Bureau d'investigation spéciale), au sein du Département de la Justice. Sa seule mission consistait à trouver les personnes vivant aux États-Unis qui avaient participé entre 1933 et 1945 aux persécutions commanditées par les Nazis pour des motifs raciaux, religieux, ethniques ou politiques, d’enquêter sur elles et de les traduire en justice. Parce que les tribunaux américains n’avaient pas juridiction sur les crimes nazis, l’OSI poursuivait les persécuteurs nazis pour violation du droit de l’immigration, dans le but de les renvoyer du pays. En 2010, l’OSI fut absorbé par la nouvelle « Human Rights and Special Prosecutions Section » chargée des droits humains et des poursuites spéciales afin de juger les criminels sur des violations plus récentes commises aux États-Unis. En 31 ans, l’OSI put mener avec succès des actions en justice contre 108 participants à des persécutions nazies. Il empêcha également plus de 180 criminels nazis présumés d’entrer sur le territoire américain.

Beate et Serge Klarsfeld

Deux autres personnes ont joué un rôle décisif dans la quête de justice face aux crimes nazis : Beate et Serge Klarsfeld. Ils sont notamment connus pour avoir retrouvé Klaus Barbie, « le boucher de Lyon », auteur de crimes à Lyon, en France, où il avait été chef du SD. Après la guerre, il avait travaillé pour le renseignement militaire américain, ce qui l’avait aidé à fuir en Amérique du Sud. Les Klarsfeld l’ont débusqué en Bolivie, où il vivait sous le nom de Klaus Altmann. La France l’extrada, et en 1987, le condamna à la prison à perpétuité pour crimes contre l’humanité.

Les Klarsfeld ont également contribué à l’arrestation et au procès de plusieurs fonctionnaires du gouvernement collaborationniste de Vichy responsables de la déportation et de la mort de Juifs. Grâce à ces affaires, les Français ont porté un regard différent sur leur propre rôle dans les crimes nazis. En 1995, le Premier ministre Jacques Chirac a reconnu la complicité du pays dans la déportation de dizaines de milliers de Juifs et leur mort dans la Shoah. 

Josef Mengele

L’un de fugitifs nazis les plus recherchés reste Josef Mengele, que l’on appelle « l’ange de la mort » en raison de ses activités à Auschwitz-Birkenau. Médecin, il participait à la sélection dans les convois de Juifs, envoyant personnellement des milliers de civils innocents à la mort dans les chambres à gaz. Il mena également des expériences médicales macabres sur des Juifs et des Roms, plus particulièrement sur les enfants jumeaux, dans le but de prouver des théories raciales nazies. Après la guerre, il fuit en Argentine sous une fausse identité, avant de reprendre son nom d’origine. Quand Eichmann fut capturé, il gagna le Paraguay, puis le Brésil, où il se noya en 1979. Une enquête conduite par l’Allemagne et Israël aboutit à la découverte de ses restes humains en 1985. Grâce aux avancées de l’analyse ADN, il a été possible de confirmer qu’il s’agissait bien de Mengele en 1992. 

Le temps passe

Les efforts officiels pour traduire les auteurs de crimes nazis en justice se poursuivent au 21e siècle, notamment en Allemagne et aux États-Unis. Après les succès juridiques de l’OSI, John Demjanjuk a été extradé des États-Unis vers l’Allemagne en 2009. En 2011, il a été condamné pour complicité dans le meurtre de 27 900 Juifs au centre de mise à mort de Sobibor. En 2015, un tribunal allemand condamna également Oskar Gröning pour complicité dans le meurtre de 300 000 victimes à Auschwitz. Même si les enquêtes continuent, tous les auteurs de crime encore en vie et capable de subir leur procès ont plus de 90 ans. La majorité des gens qui ont assisté aux crimes de la Shoah ne seront jamais poursuivis en justice.

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