
Le ghetto de Theresienstadt (Terezín)
Au cours de la Shoah, le ghetto de Theresienstadt (Terezín) sert de lieu de détention où plus de 140 000 Juifs seront internés. Le site joue plusieurs rôles importants dans la persécution et l’assassinat des Juifs par les Nazis. C’est à la fois un ghetto de transit et un ghetto pour personnes âgées. En 1944, les Nazis transforment Theresienstadt en outil de propagande trompeur pour induire en erreur les observateurs internationaux.
Points de repère
-
1
Theresienstadt sert de ghetto de transit pour les Juifs tchèques déportés par les Nazis depuis le protectorat de Bohême et Moravie vers d’autres ghettos, camps, sites d’extermination et centres de mise à mort.
-
2
Les autorités nazies allemandes utilisent également Theresienstadt comme ghetto pour personnes âgées où emprisonner des Juifs allemands et autrichiens, ainsi que d’autres catégories de Juifs.
-
3
Plus des trois quarts des prisonniers juifs envoyés à Theresienstadt meurent dans le ghetto ou après avoir été déportés de Theresienstadt vers d’autres sites.
Le ghetto de Theresienstadt (Terezín) était un lieu où les Allemands emprisonnèrent des Juifs pendant la Shoah. Situé dans la ville tchèque de Terezín, dans le protectorat de Bohême et Moravie, il exista du 24 novembre 1941 jusqu’à sa libération en mai 1945.
Theresienstadt ne ressemblait à aucun autre site de détention de la Shoah. En tant que lieu d’internement, il remplit plusieurs fonctions distinctes, à commencer par un ghetto de transit, où les Juifs tchèques étaient détenus temporairement avant leur déportation. Mais Theresienstadt servit également de « ghetto pour personnes âgées » (Ältersghetto). Ainsi, les autorités nazies allemandes déportèrent certains groupes de Juifs allemands et autrichiens à Theresienstadt, parmi lesquels figuraient des personnes âgées, des anciens combattants décorés de la Première Guerre mondiale et certaines personnalités (artistes et responsables associatifs, par exemple). Enfin, en 1944, les Nazis convertirent Theresienstadt en outil de propagande pour tromper les observateurs internationaux. Ils réalisèrent même un film mensonger qui cherchait à présenter la vie dans le ghetto de Theresienstadt sous un jour favorable.
Theresienstadt est souvent perçu à travers le prisme de la propagande et de la désinformation nazies. C’est pourquoi on le considère parfois à tort comme un lieu de détention peu contraignant ou inoffensif. En réalité, Theresienstadt était un lieu de mort. Entre le 24 novembre 1941 et le 20 avril 1945, environ 140 000 Juifs transitèrent par le ghetto, dont peu survécurent à la Shoah. Environ 34 000 personnes y trouvèrent la mort. De plus, les autorités de la SS déportèrent environ 88 000 personnes vers d’autres ghettos, camps, sites d’extermination et centres de mise à mort en Europe de l’Est occupée par l’Allemagne. De ceux-ci, seuls 3 500 ont survécu. Au total, plus des trois quarts des prisonniers juifs envoyés à Theresienstadt périrent soit dans le ghetto, soit après avoir été déportés ailleurs.
Emplacement du ghetto de Theresienstadt (Terezín)
Le ghetto de Theresienstadt se trouvait dans la ville de Terezín (Theresienstadt en allemand), dans le protectorat de Bohême et de Moravie, une unité administrative de l’Allemagne nazie administrait les régions à majorité tchèque de la Tchécoslovaquie. Il fut créé en mars 1939 dans le cadre du démembrement de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne. La ville était située à environ 51 km au nord de Prague, la capitale.
À l’origine, Terezín était une forteresse et une ville de garnison autrichienne fondée à la fin du 18e siècle. Ville en forme d’étoile et entourée d’une muraille, elle continua à servir de base militaire de second plan tout au long du 19e siècle et au début du 20e siècle, même après l’effondrement de l’Empire austro-hongrois et la création de la Tchécoslovaquie.
Création du ghetto de Theresienstadt (Terezín)
Le ghetto de Theresienstadt fut établi à la fin de l’année 1941. Il représente l’aboutissement de plus de deux ans et demi de mesures antijuives nazies visant les Juifs tchèques.
Avant Theresienstadt : politiques antijuives dans le protectorat, 1939–1941
À partir du printemps 1939, les autorités allemandes (avec l’aide de collaborateurs tchèques) persécutèrent les Juifs tchèques. Lois et décrets servirent à exclure les Juifs de l’économie, à confisquer les biens juifs, et à limiter la participation des Juifs à la vie publique. Les politiques antisémites nazies devinrent de plus en plus restrictives après le début de la Seconde Guerre mondiale, en septembre 1939. En octobre 1941, les autorités allemandes commencèrent à déporter systématiquement les Juifs d’Allemagne nazie et du protectorat vers des sites situés en Europe de l’Est occupée. Environ 88 000 Juifs vivaient alors dans le protectorat.
La création de Theresienstadt
À l’automne 1941, les autorités nazies décidèrent de transformer la ville de Theresienstadt en ghetto de transit. Elles allaient utiliser le site pour faciliter la déportation de masse des Juifs tchèques. Le ghetto fut officiellement créé le 24 novembre 1941, et ce jour-là, les 342 premiers Juifs tchèques arrivèrent à Theresienstadt en provenance de Prague. Ce groupe de jeunes hommes valides avait pour mission de mettre en place les infrastructures du ghetto. Puis, d’autres convois de Juifs tchèques eurent lieu. Les prisonniers juifs étaient logés dans des baraquements, isolés de la population civile non juive de Theresienstadt. Ces derniers furent contraints de partir au cours du premier semestre de 1942, lorsque toute la ville fut intégrée au ghetto.
Theresienstadt (Terezín) : un ghetto de transit pour les Juifs tchèques
Au cours des six premiers mois, les Juifs tchèques étaient les seuls détenus de Theresienstadt. Ils mirent en place les infrastructures et l’administration du ghetto.
Les convois de Juifs tchèques vers Theresienstadt
Le transfert systématique et à grande échelle des Juifs tchèques vers le ghetto de Theresienstadt commença le 30 novembre 1941. Au cours des années qui suivirent, des convois arrivèrent en provenance de villes tchèques comme Brno, Prague, České Budějovice, Olomouc, Pardubice, Tábor, Plzeň et bien d’autres encore.
Le processus de rafle et de transfert des Juifs tchèques vers Theresienstadt suivait une procédure standardisée. En général, les familles juives recevaient un avis de mobilisation. Ils devaient se rendre dans un lieu d’accueil, école, gymnase ou usine, par exemple. Les Juifs étaient alors retenus pendant plusieurs jours au poste de rassemblement désigné, puis embarqués dans un train, souvent dans un wagon de troisième classe. Le même jour, le convoi arrivait à la gare de Bohušovice (Bauschowitz en allemand), à plus d’un kilomètre et demi de Theresienstadt. Pendant les dix-huit premiers mois, les prisonniers juifs étaient généralement contraints de parcourir à pied la distance restante. À partir de juin 1943, la ligne de chemin de fer allait jusqu’au ghetto.
Au total, de novembre 1941 au printemps 1945, les autorités allemandes déportèrent près de 74 000 Juifs tchèques vers le ghetto de Theresienstadt. De là, elles déportèrent environ 80 % d’entre eux vers des ghettos, des centres de mise à mort, des sites d’extermination et des camps situés en Europe de l’Est occupée par l’Allemagne. Peu de ces victimes survécurent à la Shoah.
Les Juifs tchèques, population du ghetto sur le long terme
La plupart des Juifs tchèques envoyés à Theresienstadt n’y restaient que temporairement. Cependant, une petite communauté de plusieurs milliers de personnes y vécut pendant bien plus longtemps : des mois, voire des années. Ces détenus de longue durée étaient pour la plupart des membres de l’administration juive du ghetto et leurs familles. Par ailleurs, certaines autres catégories de détenus étaient exemptées de déportation.
Theresienstadt (Terezín) : ghetto pour personnes âgées destiné aux Juifs allemands et autrichiens
Les Nazis utilisèrent également Theresienstadt pour emprisonner certains groupes de Juifs allemands et autrichiens. À partir de juin 1942, les autorités allemandes y déportèrent environ 58 000 Juifs allemands depuis l’Allemagne nazie. Ce chiffre comprenait environ 42 000 Juifs d’Allemagne (frontières de 1937) ; environ 15 000 Juifs de l’Autriche annexée ; ainsi que des centaines de Juifs du Luxembourg annexé, de Dantzig et des Sudètes. Parmi les groupes de Juifs originaires de l’Allemagne nazie emprisonnés à Theresienstadt figuraient :
- des Juifs âgés, soit, aux yeux des Nazis, âgés de plus de 65 ans, ainsi que les Juifs fragiles âgés de plus de 55 ans, et leurs conjoints ;
- des Juifs qui avaient été mariés à des non-Juifs (mais dont le mariage avait pris fin à la suite d’un décès ou d’un divorce) ;
- des adultes et certains adolescents classés dans la catégorie des Geltungsjuden en vertu des lois raciales de Nuremberg ; et
- des anciens combattants de la Première Guerre mondiale hautement décorés ou gravement blessés, avec leurs conjoints et, parfois, leurs enfants.
Par la suite, les nazis emprisonnèrent également des personnalités juives à Theresienstadt. Il s’agissait par exemple de Juifs allemands qui travaillaient pour l’Association des Juifs allemands du Reich et d’autres organisations.
La grande majorité des Juifs allemands et autrichiens envoyés à Theresienstadt y furent emprisonnés en raison de leur âge. Certains y furent déportés directement depuis des maisons de retraite, et environ 3 000 Juifs de par leur statut d’anciens combattants blessés ou décorés.
Tromper les victimes juives
Dans certains documents internes, les autorités nazies qualifiaient Theresienstadt de « ghetto pour personnes âgées » (Altersghetto). Face aux Juifs allemands et autrichiens, elles décrivaient souvent, avec cynisme et fourberie, Theresienstadt comme une « ville thermale » ou une « maison de retraite » où les Juifs âgés pourraient passer le reste de leur vie dans un confort relatif. Diverses manœuvres trompeuses servirent à convaincre les déportés que Theresienstadt serait un lieu sûr.
Les Juifs allemands et autrichiens dans le ghetto
L’arrivée de Juifs venus d’Allemagne et d’Autriche créa d’énormes tensions au sein de la communauté juive tchèque déjà installée dans le ghetto. Les problèmes de communication, les luttes de pouvoir et les rancœurs étaient multiples. Comparés à la plupart des Juifs tchèques, les Juifs allemands et autrichiens vivaient généralement plus longtemps à Theresienstadt, et y passaient des mois, voire des années.
Les Juifs âgés d’Allemagne et d’Autriche souffrirent beaucoup dans le ghetto de Theresienstadt. En raison de leur âge et de leur état de santé précaire, près de la moitié d’entre eux moururent de faim ou de maladies liées à la famine. Des dizaines de milliers d’autres furent déportés du ghetto vers une mort certaine.
Les autres groupes de prisonniers juifs à Theresienstadt
Outre les Juifs tchèques et originaires d’Allemagne et d’Autriche, des catégories plus restreintes de Juifs furent également emprisonnées à Theresienstadt, à compter de 1943. D’avril 1943 au 20 avril 1945, les groupes de Juifs suivants furent déportés à Theresienstadt :
- près de 5 000 Juifs des Pays-Bas ;
- 1 260 enfants juifs du ghetto de Białystok ;
- 470 Juifs du Danemark ;
- plus de 1 000 Juifs originaires de Hongrie ; et
- environ 1 450 Juifs du camp d’internement de Sered’, en Slovaquie.
Fin avril et début mai 1945, alors que les Nazis évacuaient les camps de concentration, environ 15 000 prisonniers (principalement des Juifs) furent emmenés à Theresienstadt en train ou à pied.
Les responsables nazis à Theresienstadt
Les autorités nazies allemandes administraient Theresienstadt sous l’égide de l’Office central de sécurité du Reich (RSHA). Un commandant SS supervisait le ghetto, assisté d’une petite équipe de membres de la SS. Le commandant de Theresienstadt relevait directement de l’officier SS Hans Günther, directeur du Bureau central pour l’émigration juive à Prague (Zentralstelle für jüdische Auswanderung in Prag). Ce dernier rendait compte à Adolf Eichmann, le chef du « Département des Juifs » (Judenreferat, officiellement le département IV B 4 de l’Office central de sécurité du Reich). Eichmann se rendait fréquemment à Theresienstadt. De plus, Theresienstadt relevait aussi de l’autorité de l’officier SS Karl Hermann Frank, chef supérieur de la SS et de la police à Prague.
Il y eut trois commandants à Theresienstadt :
- L’officier SS Siegfried Seidl, de novembre 1941 au 3 juillet 1943 ;
- L’officier SS Anton Burger, du 3 juillet 1943 à février 1944 ; et
- l’officier SS Karl Rahm, de février 1944 jusqu’à l’abandon du camp par les SS en mai 1945.
Tous originaires d’Autriche, les trois hommes entretenaient des liens étroits avec Eichmann et avaient déjà mis en œuvre les politiques antisémites du régime nazi. Quant aux détenus de Theresienstadt, la plupart n’avaient aucun contact avec les Allemands.
La garde tchèque à Theresienstadt
Une unité spéciale de la gendarmerie tchèque (une branche des forces de l’ordre) assurait la surveillance du périmètre du ghetto de Theresienstadt. À tout moment, entre 120 et 150 gendarmes tchèques étaient en service à Theresienstadt. Ils étaient tchèques, mais leurs chefs étaient d’origine allemande. Le capitaine de gendarmerie Theodor Janeček commanda le détachement spécial de novembre 1941 à fin août 1943. Puis, le lieutenant de gendarmerie Miroslav Hasenkopf le remplaça. Afin d’éviter tout contact prolongé entre les prisonniers juifs et les gardes tchèques, les SS ordonnèrent à la gendarmerie de procéder à des rotations fréquentes de son personnel.
Le Conseil juif des Anciens à Theresienstadt
Les Allemands firent appel à un Conseil juif des Anciens (Ältestenrat) pour administrer Theresienstadt, dont la composition évolua au fil du temps. Le premier arriva le 4 décembre 1941, peu après le commando de construction. Il était entièrement à la merci des autorités allemandes. Ses membres devaient appliquer les ordres allemands et procéder aux déportations. Au fur et à mesure, le Conseil supervisait une administration interne de plus en plus vaste. Il régissait la vie des habitants du ghetto, dans les limites fixées par les Allemands.
Les présidents du Conseil juif des Anciens
Le responsable du Ältestenrat de Theresienstadt était appelé « l’ancien juif » (Judenältester) ou « le président ». Entre 1941 et 1945, Theresienstadt en eut trois :
- Jakob Edelstein, un Juif tchèque originaire de Prague, occupa le poste de président de décembre 1941 à janvier 1943, date à laquelle il fut rétrogradé au rang de vice-président ;
- Paul Eppstein, un Juif allemand de Berlin, de janvier 1943 jusqu’à son assassinat en septembre 1944 ; et
- Benjamin Murmelstein, un Juif autrichien de Vienne, de septembre 1944 à mai 1945.
Le rôle du Conseil juif des Anciens, administrateur du ghetto
Le Conseil supervisait l’administration juive du ghetto et comptait plusieurs services. Il coordonnait l’attribution des logements, la distribution des rations, l’affectation aux travaux forcés, les activités de loisirs et les listes de déportation. De plus, il gérait un système complexe d’exemptions, de faveurs et de privilèges qui régissait la vie dans le ghetto.
Les déportations depuis Theresienstadt, 1942–1944
Les autorités nazies allemandes déportèrent environ 88 000 Juifs de Theresienstadt vers d’autres ghettos, ainsi que vers des camps, des sites d’extermination et des centres de mise à mort. Seuls quelques milliers de ces déportés survécurent à la Shoah.
La coordination des convois
Les autorités nazies allemandes du bureau IV B 4 d’Eichmann, à l’Office central de sécurité du Reich, décidaient de la date de départ des convois, du nombre de Juifs qui y seraient embarqués et de leur destination. Souvent, ce bureau déterminait également quels types de prisonniers juifs devaient être inclus dans le convoi. Cependant, il n’était pas de leur ressort de choisir les noms des personnes figurant sur les listes de déportation, tâche confiée à l’administration juive. Celle-ci assurait aussi, au sein du ghetto, la coordination de tous les aspects logistiques des déportations. Elle s’attachait en priorité à préserver l’unité des familles.
Les premières déportations de Juifs tchèques depuis Theresienstadt, janvier–mai 1942
Pour les Juifs tchèques, Theresienstadt était avant tout un ghetto de transit. Ils ne restaient donc à Theresienstadt que peu de temps (quelques jours ou quelques semaines) avant que les autorités nazies ne les déportent vers un autre lieu. Ces déportations commencèrent le 9 janvier 1942, avec un convoi de Juifs tchèques vers le ghetto de Riga, en Lettonie occupée par les Allemands. Par la suite, au printemps 1942, ils furent déportés principalement vers les ghettos du Gouvernement général (la partie de la Pologne occupée par les Allemands). Dans ces ghettos, ils vivaient dans des conditions très difficiles. La quasi-totalité de ceux qui survécurent à la maladie et à la famine fut ensuite assassinée, le plus souvent dans des centres de mise à mort.
Les déportations vers les sites d’extermination et les centres de mise à mort, été–automne 1942
À partir de l’été 1942, les autorités allemandes déportèrent les Juifs de Theresienstadt directement vers des sites d’extermination et des centres de mise à mort. Ce fut le cas des convois vers le site de mise à mort de Maly Trostenets, près de Minsk, en Biélorussie soviétique occupée par les Allemands, ainsi que vers le centre de mise à mort de Treblinka. Dans un premier temps, ils comprenaient principalement des Juifs tchèques, ainsi qu’un nombre bien plus restreint de Juifs allemands et autrichiens. À partir de la fin septembre, les Nazis déportèrent aussi un nombre important de Juifs allemands et autrichiens de Theresienstadt.
En septembre-octobre 1942, les autorités nazies déportèrent environ 16 000 Juifs âgés vers le centre de mise à mort de Treblinka. Aucun ne survécut.
Le début des déportations vers Auschwitz, octobre 1942
Le 26 octobre 1942, le premier convoi à destination du centre de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau quitta Theresienstadt. À partir de ce moment-là, tous les convois importants en provenance de Theresienstadt eurent pour destination Auschwitz. Cinq convois, composés pour l’essentiel de Juifs tchèques, quittèrent le ghetto entre le 20 janvier et le 1er février 1943. Bon nombre des déportés n’avaient passé qu’une semaine, voire moins, à Theresienstadt. La plupart furent assassinés dès leur arrivée à Auschwitz. Ensuite, les autorités allemandes suspendirent temporairement les déportations depuis le ghetto.
Le camp familial de Theresienstadt à Auschwitz-Birkenau, septembre 1943–juillet 1944
Les déportations de Theresienstadt vers Auschwitz reprirent début septembre 1943. Pour des raisons inconnues, les autorités SS d’Auschwitz-Birkenau créèrent un « camp familial » (Familienlager) spécial. En trois vagues, septembre 1943, décembre 1943 et mai 1944, elles déportèrent plus de 17 000 Juifs de Theresienstadt. Contrairement à la plupart des convois à destination d’Auschwitz, les groupes envoyés depuis Theresienstadt vers ce camp familial ne furent pas soumis à la sélection. Mais les prisonniers, quel que soit leur âge, étaient enregistrés dans le camp et hébergés dans une zone distincte d’Auschwitz-Birkenau, la « section BIIb ». On l’appelle communément le « camp tchèque » (Tschechenlager) ou le « camp familial de Theresienstadt ».
Les conditions de vie dans la section BIIb choquèrent les prisonniers de Theresienstadt, même si elles étaient meilleures que dans d’autres parties d’Auschwitz-Birkenau. En effet, les hommes, les femmes et les enfants pouvaient se voir (tout en dormant dans des baraquements séparés). Les prisonniers recevaient bien un tatouage indiquant leur numéro d’identification, mais ils portaient des vêtements civils plutôt que des uniformes. Il n’en reste pas moins que des milliers d’entre eux moururent de maladie et de faim dans le camp familial. Eux non plus n’échappèrent pas au meurtre de masse. En deux temps, en mars et en juillet 1944, les SS assassinèrent la plupart des détenus juifs dans les chambres à gaz.
Les « convois de liquidation », septembre–octobre 1944
Les derniers grands convois depuis Theresienstadt eurent lieu entre fin septembre et octobre 1944. Au cours de ces mois-là, les autorités nazies déportèrent plus de 18 000 personnes de Theresienstadt vers Auschwitz, en 11 convois. Parmi eux figuraient des milliers de prisonniers juifs qui avaient auparavant été exemptés de déportation, comme les membres de l’administration du ghetto juif. Après ces convois, environ 11 000 Juifs étaient encore détenus à Theresienstadt à la fin du mois d’octobre 1944. En raison de leur ampleur, ils sont qualifiés de « convois de liquidation ».
La vie quotidienne dans le ghetto de Theresienstadt
La vie quotidienne dans le ghetto de Theresienstadt était régie par le Conseil juif des Anciens et son appareil bureaucratique, l’administration du ghetto. Il s’occupait des logements, de la nourriture, des médicaments et d’autres ressources pour les prisonniers de Theresienstadt, attribuait des missions de travail, et organisait des événements culturels. Pour chaque prisonnier au sein du ghetto, l’administration déterminait le statut en fonction de l’âge, de la nationalité, de la profession qu’ils avaient exercée, des relations personnelles, de l’ancienneté et de l’état de santé. Les jeunes bien portants pouvaient bénéficier de plus de ressources, et de meilleure qualité. En revanche, les personnes âgées et les malades souffraient de privations, entraînant un taux de mortalité élevé.
Le logement
Le ghetto était surpeuplé. Les logements convenables faisaient souvent défaut. Il en existait plusieurs types au sein du ghetto de Theresienstadt. La plupart des prisonniers vivaient dans des baraquements (appelés Kasernen) ou dans de petites maisons confisquées aux anciens habitants de la ville. En général, les logements étaient séparés selon le sexe, ce qui signifiait que la plupart des détenus de Theresienstadt ne résidaient pas avec leur famille. Cependant, quelques centaines de détenus de premier plan se virent attribuer des habitations spéciales, où ils pouvaient vivre seuls ou avec leurs proches. Il existait également des logements séparés pour les enfants. Les foyers pour jeunes et les baraquements étaient placés sous la tutelle du service de protection de la jeunesse de l’administration juive.
Le service chargé de la gestion des locaux (Gebäudeleitung) de l’administration juive attribuait une résidence à chaque prisonnier. Leur affectation était directement liée à leur statut au sein de la population du ghetto. La première année, les conditions étaient rudimentaires. Certains détenus dormaient par terre, et au cours de l’été 1942, des Juifs allemands et autrichiens âgés furent contraints de vivre dans des greniers sans eau courante.
En général, ceux qui ne pouvaient pas rester auprès de leur famille parvenaient à se voir régulièrement. Ils pouvaient se retrouver pour des repas ou des sorties entre amis.
La nourriture
L’administration du ghetto coordonnait la distribution de nourriture par le biais des cuisines du ghetto et des rations alimentaires. Si les autorités allemandes fournissaient de quoi manger à Theresienstadt, les quantités ne suffisaient pas à subvenir aux besoins de l’ensemble de la population du ghetto. La nourriture était souvent de mauvaise qualité et à faible valeur nutritionnelle. De nombreux prisonniers complétaient leur alimentation grâce à des colis envoyés par des proches ou par des organisations humanitaires situées à l’extérieur du ghetto. Les rations étaient attribuées en fonction du statut de chaque prisonnier au sein du ghetto. En particulier, l’administration du ghetto accordait la priorité aux travailleurs et aux enfants, ce qui rendit les personnes âgées plus vulnérables aux maladies et à la famine. Beaucoup perdirent la vie à cause de cela.
La santé
Le service de santé de l’administration du ghetto s’occupait des soins médicaux à Theresienstadt. Le personnel prenait en charge des patients souffrant de diverses maladies, affections et blessures. Il supervisait également les mesures de santé publique mises en place dans le ghetto. Ses cliniques, infirmeries et hôpitaux furent équipés de matériel provenant d’hôpitaux juifs désaffectés du protectorat, et les établissements se composaient de médecins et d’infirmières juifs emprisonnés dans le ghetto. Car les autorités nazies craignaient les épidémies et souhaitaient présenter Theresienstadt comme un ghetto modèle. Ils tenaient donc à ce qu’une grande variété de médicaments soit toujours accessible.
Même avec des soins médicaux étonnamment bons, le taux de mortalité à Theresienstadt était élevé, en particulier chez les personnes âgées. Cela était en grande partie dû à la famine. Au total, environ 34 000 Juifs moururent dans le ghetto de Theresienstadt des suites de maladies, de la famine et d’autres causes. Au cours de l’été 1942, un crématorium fut installé afin d’incinérer les corps des personnes décédées dans le ghetto.
Le travail
La plupart des prisonniers de Theresienstadt étaient affectés à des équipes par le service central du travail. C’était leurs tâches qui faisaient tourner le ghetto. Certains travaillaient dans les ateliers du ghetto, notamment en menuiserie, en cordonnerie ou en couture. D’autres préparaient à manger dans les cuisines, effectuaient des travaux routiers ou ferroviaires, nettoyaient les baraquements et les salles communes, lavaient le linge à la blanchisserie, cultivaient les potagers du ghetto, ou exerçaient les fonctions d’infirmières, de médecins ou d’aides-soignants. D’autres encore étaient chargés de faciliter l’arrivée et le départ des convois depuis le ghetto.
La vie culturelle
Le ghetto de Theresienstadt est connu pour avoir eu une riche vie culturelle. À partir de 1942, le service des loisirs de l’administration juive coordonna des activités pédagogiques, des manifestations culturelles, des compétitions sportives et des célébrations religieuses. Certains Juifs emprisonnés à Theresienstadt étaient des artistes exceptionnels, qui continuaient à créer et à se produire dans le ghetto. Écrivains, professeurs, musiciens et comédiens donnaient des conférences, des concerts et des représentations théâtrales. Des artistes réalisaient des dessins et des peintures. Certaines de ces œuvres dépeignaient en secret la dure réalité de la vie dans le ghetto.
La supercherie nazie à Theresienstadt en 1944
Au cours de l’été 1944, Theresienstadt endossa un nouveau rôle : celui d’un outil de propagande nazie destiné à duper les observateurs internationaux. Ils tournèrent même un film trompeur qui tentait de présenter la vie dans le ghetto sous un jour favorable.
Le 23 juin 1944, trois représentants internationaux du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), de la Croix-Rouge danoise et du gouvernement danois se rendirent à Theresienstadt. En vue de la visite, les Allemands ordonnèrent aux détenus de mener à bien un vaste projet d’« embellissement » visant à transformer le ghetto. Ils les forcèrent à construire un kiosque à musique, des panneaux décoratifs, une aire de jeux et un théâtre. Les clôtures de fil barbelé furent retirées. Tous ces changements s’inscrivaient dans le cadre d’une supercherie élaborée, destinée à faire croire aux observateurs internationaux que les conditions de vie à Theresienstadt étaient bonnes.
Avant la visite, les Allemands déportèrent environ 7 500 Juifs de Theresienstadt vers Auschwitz, afin de donner l’impression que le ghetto n’était pas si surpeuplé. De plus, les Nazis organisèrent des manifestations sociales et culturelles pour la délégation, où les détenus avaient le rôle d’artistes.
L’événement passé, les Nazis montèrent un film de propagande sur Theresienstadt. Le tournage dans le ghetto eut lieu en août et septembre 1944. Kurt Gerron, détenu à Theresienstadt, écrivit et réalisa ce film. Célèbre acteur et metteur en scène juif allemand, il avait été déporté plus tôt dans l’année 1944. Des cameramen de la société Aktualita, basée à Prague, entreprirent le tournage, avec des scènes censées montrer le quotidien dans le ghetto. On y découvrait un match de football, des représentations théâtrales, et la vie quotidienne. Rien ne dévoilait la dure réalité de la vie à Theresienstadt.
Une fois le tournage terminé, les SS reprirent les déportations depuis le ghetto. À partir du 28 septembre 1944, ils déportèrent environ 18 000 Juifs à Auschwitz. Bon nombre de ceux qui apparaissent dans le film furent déportés. Le dernier convoi quitta Theresienstadt le 28 octobre 1944. Il restait environ 11 000 Juifs dans le ghetto.
Les derniers mois de Theresienstadt
Au printemps 1945, alors que la guerre en Europe touchait à sa fin, les événements survenus à Theresienstadt reflétèrent la situation désespérée dans laquelle se trouvaient les chefs nazis face à l’effondrement du régime.
Les déportations de Juifs vers Theresienstadt, fin 1944–début 1945
À la fin de l’année 1944 et au début de l’année 1945, des milliers de Juifs furent déportés à Theresienstadt. Parmi eux se trouvaient des Juifs hongrois envoyés depuis des camps de travail forcé dans le cadre de négociations entre une organisation d’aide aux Juifs et la SS. Dans le même temps, des Juifs slovaques furent également envoyés à Theresienstadt depuis le camp d’internement de Sered’, en Slovaquie. Enfin, les Nazis déportèrent de l’Allemagne nazie ou du protectorat de Bohême et Moravie vers Theresienstadt les Juifs vivant dans des mariages mixtes.
La libération de certains prisonniers, printemps 1945
En 1945, le chef de la SS, Heinrich Himmler, et d’autres dirigeants SS espéraient utiliser les prisonniers juifs encore en vie à Theresienstadt comme monnaie d’échange pour entamer des négociations avec les puissances occidentales. Au début de l’année 1945, ils obtinrent la libération de 1 210 prisonniers de Theresienstadt contre cinq millions de francs suisses. Le groupe quitta Theresienstadt le 5 février et trouva refuge en Suisse, pays neutre, le 6 février. Puis, le 15 avril, à l’issue de divers pourparlers, la SS autorisa le personnel de la Croix-Rouge suédoise à secourir 423 Juifs, dont la plupart venaient du Danemark.
L’arrivée des prisonniers des camps de concentration à Theresienstadt
À partir du 20 avril, environ 15 000 prisonniers des camps de concentration arrivèrent au ghetto de Theresienstadt. La SS les avait évacués à l’approche des forces alliées. La plupart, mais pas tous, étaient juifs.
La libération de Theresienstadt
Au printemps 1945, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) se rendit à plusieurs reprises dans le ghetto de Theresienstadt. Début mai, il en reprit l’administration. Le commandant SS Rahm et le reste des SS s’enfuirent. Enfin, les forces soviétiques assurèrent le contrôle de la région et de l’administration de l’ancien ghetto. Le nombre total de prisonniers du camp dépassait alors les 30 000, dont près de 17 000 s’y trouvaient déjà avant le 20 avril.
Les procès d’après-guerre
Après la guerre, les autorités tchécoslovaques poursuivirent en justice plusieurs membres de l’état-major de la SS à Theresienstadt. Les commandants Seidl et Rahm furent reconnus coupables, condamnés à mort et exécutés à Litoměřice (ville tchèque située près de Terezín). Le commandant Burger prit la fuite et vécut en Allemagne sous de faux noms jusqu’à sa mort, en décembre 1991. Parmi les commandants de la gendarmerie tchèque, Theodor Janeček décéda en prison en 1946, alors qu’il attendait son procès. Un tribunal tchèque de Litoměřice déclara Miroslav Hasenkopf coupable de trahison et le condamna à 15 ans de prison. Hasenkopf décéda en prison en 1951.
Le nombre de victimes
Sur les quelque 140 000 Juifs transférés à Theresienstadt avant le 20 avril 1945, environ 88 000 furent déportés vers d’autres ghettos, sites d’extermination et centres de mise à mort. Parmi eux, tous sauf environ 3 500 furent assassinés. Par ailleurs, environ 34 000 Juifs trouvèrent la mort à Theresienstadt même. À partir du 20 avril 1945, environ 15 000 prisonniers des camps de concentration, dont la plupart étaient juifs, arrivèrent au ghetto de Theresienstadt, portant le nombre total de prisonniers du ghetto à environ 155 000.
Plus des trois quarts des prisonniers juifs envoyés à Theresienstadt moururent dans le ghetto ou après avoir été déportés de Theresienstadt vers d’autres sites.
Notes
-
Footnote reference1.
Ce chiffre fait référence aux quelque 140 000 Juifs déportés vers le ghetto de Theresienstadt entre le 24 novembre 1941 et le 20 avril 1945. Outre ces prisonniers juifs, environ 15 000 détenus des camps de concentration furent évacués vers Theresienstadt au cours des dernières semaines de la Seconde Guerre mondiale. La plupart de ces prisonniers, mais pas tous, étaient juifs. Si l’on ajoute ce groupe de 15 000 personnes aux 140 000 Juifs qui avaient été envoyés à Theresienstadt avant le 20 avril, le nombre total de prisonniers du ghetto s’élève à environ 155 000.
-
Footnote reference2.
Les lois raciales de Nuremberg classaient les personnes ayant un ou deux grands-parents juifs dans la catégorie des « Mischlinge », soit des métis. Toutefois, selon la loi, certaines personnes ayant deux grands-parents juifs étaient considérées comme « Geltungsjuden », c’est-à-dire qu’elles étaient considérées comme juives.