
Flossenbürg
Entre 1933 et 1945, l’Allemagne nazie et ses alliés mettent en place plus de 44 000 camps et autres sites d’incarcération (notamment des ghettos). Les perpétrateurs les utilisent à des fins multiples : travaux forcés, détention de prétendus « ennemis de l’État », et meurtre de masse. Des millions de gens y meurent dans la souffrance ou y sont tués. Parmi ces sites figure le camp de Flossenbürg et ses sous-camps.
Le 24 mars 1938, près de la petite ville de Flossenbürg, les autorités SS remarquèrent un site convenant à l'établissement d'un camp de concentration, car situé à proximité d'une carrière de granit propre à la construction. L'endroit se trouvait dans le nord de la Bavière, près de la frontière tchèque, à une vingtaine de kilomètre au nord-est de Weiden.
Les prisonniers du camp
Six semaines plus tard, le 3 mai 1938, les 100 premiers prisonniers transférés du camp de concentration de Dachau arrivèrent au nouveau camp de Flossenbürg. Le camp était à l'origine réservé aux hommes, et plus particulièrement à ceux qui avaient été arrêtés en hiver et au printemps 1938 dans le cadre des grandes opérations de police visant à nettoyer les rues allemandes des « asociaux » et des délinquants récidivistes. Selon le plan de la SS, ils devaient être soumis au travail forcé dans la carrière de pierre détenue par la société SS Deutsche Erd-und Steinwerke (Pierre et Terre).
À la fin 1938, la plupart des 1500 prisonniers du camp étaient des délinquants récidivistes et des « asociaux », et quelques-uns étaient homosexuels. Puis, fin 1939, environ 1000 prisonniers politiques, pour l'essentiel de nationalité allemande, arrivèrent à Flossenbürg après avoir été transférés de Dachau. Ce camp de concentration avait en effet été temporairement fermé pour servir de lieu d'entraînement aux premières unités militarisées de la SS (les futures Waffen SS).
Bien que les prisonniers soient retournés à Dachau à la fin du printemps 1940, de nouveaux prisonniers politiques prirent leur place, notamment les premiers prisonniers tchèques. En 1941, une autre vague d'environ 1 500 prisonniers polonais arriva, dont de nombreux membres de la Résistance polonaise. Fin 1941, environ 3 150 prisonniers étaient détenus à Flossenbürg, ainsi que 1750 prisonniers de guerre soviétiques incarcérés à l'écart du camp.
En février 1943, on comptait plus de 4 000 prisonniers dans le camp principal. Plus de la moitié étaient des prisonniers politiques (pour la plupart soviétiques, polonais, tchèques, néerlandais et allemands), près de 800 d’entre eux étaient des délinquants récidivistes allemands, plus de 100 étaient homosexuels, et 7 étaient Témoins de Jéhovah. Au cours des 18 mois suivants, des centaines de détenus, en majorité français, arrivèrent à Flossenbürg après avoir été arrêtés par les autorités d'occupation allemande en application du décret Nuit et Brouillard (Nacht und Nebel).
Avant 1944, les prisonniers juifs à Flossenbürg étaient relativement peu nombreux, probablement moins d'une centaine. À la mi-octobre 1942, les douze Juifs survivants furent déportés à Auschwitz, en observation des directives SS concernant les Juifs. À cette date, selon le registre des décès du camp, 78 Juifs y étaient morts.
Entre le 4 août 1944 et la mi-janvier 1945, au moins 10 000 Juifs, pour la plupart hongrois et polonais, arrivèrent à Flossenbürg et ses sous-camps, puis 13 000 autres à l'hiver 1945, alors que les SS évacuaient des camps à l'Est et à l'Ouest. En janvier 1945, presque 40 000 prisonniers s'y trouvaient incarcérés, dont 11 000 femmes. À son apogée, en mars 1945, ce sont près de 53 000 prisonniers qui y étaient détenus, dont 14 500 dans le camp principal.
Le travail forcé et les conditions dans le camp
Au début, le personnel SS affecta les travailleurs forcés à la construction même du camp et à l'exploitation de la carrière de granit toute proche. Cette dernière occupa, jusqu'à la mi-43, la moitié de la population carcérale. L'autre employeur était un atelier de tissage appartenant à la SS. En février 1943, profitant des efforts de la SS à fournir de la main-d'œuvre forcée aux usines d'armement allemandes, la société Messerschmidt ouvrit une usine de production de pièces d'avions de combat ME-109. Et quand l'usine principale de Messerschmidt à Regensburg fut gravement endommagée par des bombardiers alliés en août 1943, les dirigeants de l'entreprise déménagèrent les installations de productions restantes dans différents endroits, dont des camps de concentration, notamment Flossenbürg et ses sous-camps. Ainsi, la fabrication de pièces d'avion devint la principale activité des travailleurs forcés à Flossenbürg en 1944.
Les conditions dans lesquelles les prisonniers étaient obligés de travailler, conjuguées à l'absence de soins médicaux même rudimentaires, facilitèrent la propagation de maladies comme la dysenterie et le typhus. À ces épouvantables conditions de vie s’ajoutaient coups et punitions arbitraires. Et en plus des châtiments « officiels » des camps (confinement, garde-à-vous pendant des heures, fouet, pendaison à un poteau ou transfert à des détachements de travaux forcés), les prisonniers étaient maltraités et tués selon le bon vouloir des surveillants SS et des prisonniers fonctionnaires (chefs de blocs et kapos).
Une spécificité de Flossenbürg était la présence de nombreux délinquants qui avaient un statut de « vétérans » au sein de la population carcérale. Tolérés par les SS, ils étaient majoritaires dans une administration pénitentiaire qui, par conséquent, était particulièrement brutale et corrompue. Cette domination des prisonniers de droit commun se manifestait par l'exploitation sexuelle des prisonniers de rang inférieur. Les relations homosexuelles forcées et les viols furent assez fréquents pour que les mineurs de sexe masculin soient isolés par les autorités du camp dans des baraquements séparés afin d'empêcher, en vain, qu'ils ne deviennent des proies sexuelles.
La hiérarchie SS dans le camp
La hiérarchie SS dans le camp s’avéra tout aussi brutale et corrompue. Le 20 janvier 1939, le premier commandant, le major Jacob Weiseborn, fut retrouvé mort dans son appartement dans des circonstances mystérieuses. Selon la rumeur, il s’était suicidé afin d'éviter un scandale. Son successeur, le lieutenant colonel SS Karl Künstler, était souvent ivre pendant ses deux ans et demi de service. En août 1942, il fut envoyé dans les Balkans comme officier d'intendance dans une unité anti-partisans. Il fut remplacé par le major SS Egon Zill de septembre 1942 à avril 1943, puis, jusqu'à la fin de la guerre, par le major SS Max Koegel.
Les sous-camps
Au fur et à mesure que le travail forcé des prisonniers devenait de plus en plus crucial dans la production d'armement, les autorités allemandes établirent une centaine de camps satellites, concentrés principalement près des usines d'armement du sud de l'Allemagne et de l'ouest de la Tchécoslovaquie. Un détachement fut chargé de travailler sur l'exploitation agricole de la veuve du général SS Reinhard Heydrich, l'ancien chef de l'Office central de la sécurité du Reich (Reichssicherheitshauptamt ; RSHA) décédé en juin 1942 des suites d'une tentative de meurtre à Prague.
La mortalité à Flossenbürg
En plus du taux de mortalité généralement élevé — 1 367 décès enregistrés pour le seul mois de mars 1945 —, les autorités du camp menèrent de nombreuses opérations de fusillades individuelles et de masse, qualifiées d’« exécutions ». Ainsi, avant la fin 1941, les gardes SS abattirent à Flossenbürg plus de 1 000 prisonniers de guerre soviétiques. Ces exécutions de prisonniers de guerre soviétiques continuèrent ensuite de façon sporadique jusqu'en 1944.
Entre février et septembre 1941, les autorités du camp fusillèrent environ 500 prisonniers polonais, dont 40 en juillet 1941 dans un champ de tir en dehors du camp. En 1944, 40 prisonniers de guerre soviétiques, identifiés comme étant les instigateurs d'une révolte de prisonniers dans le camp annexe de Mülsen Sankt Micheln, furent assassinés par les SS.
Le 29 mars 1945, 13 prisonniers de guerre alliés (dont un soldat américain) furent pendus. Ils avaient été arrêtés l'été précédent alors qu'ils se trouvaient sur la côte normande, derrière les lignes allemandes. Dix jours plus tard, le 9 avril, après un procès en cour martiale dans le camp, les SS pendirent plusieurs détenus importants, dont certains liés, quoique de manière peu convaincante, à la tentative d'assassinat d'Adolf Hitler du 20 juillet 1944. Parmi eux, l'amiral Wilhelm Canaris, l'ancien chef du renseignement militaire (Abwehr) et son adjoint, le général Hans Oster, ainsi que le pasteur Dietrich Bonhoeffer, qu’Oster avait recruté en 1939. La Gestapo avait arrêté Bonhoeffer et Oster en avril 1943, et Canaris à la suite de l'attentat manqué contre Hitler en juillet 1944.
L'évacuation forcée de Flossenbürg
Avec l'approche des forces américaines à la mi-avril 1945, les SS commencèrent l'évacuation forcée des prisonniers capables de marcher. Entre le 15 et le 20 avril, la plupart des 9 300 prisonniers qui restaient dans le camp principal (dont environ 1 700 Juifs), auxquels s'ajoutèrent 7 000 prisonniers arrivés de Buchenwald, furent contraints de quitter le camp pour Dachau, à pied ou en train. On estime à 7000 le nombre d’entre eux décédés en chemin, de faim, d'épuisement ou abattus par les gardes SS parce qu'ils ne pouvaient plus tenir le rythme.
Des milliers d'autres purent s’échapper, furent libérés par l'avancée des troupes américaines ou se retrouvèrent libres après la désertion, en pleine nuit, des gardes SS. Moins de 3000 prisonniers de Flossenbürg arrivèrent à Dachau, où ils rejoignirent 3 800 prisonniers des sous-camps. Le 23 avril 1945, lorsque les membres des 358e et 359e régiments d'infanterie américains (90e division d'infanterie américaine) libérèrent Flossenbürg, un peu plus de 1 500 prisonniers se trouvaient dans le camp. Environ 200 moururent après la libération.
Près de 97 000 prisonniers (dont un peu plus de 16 000 femmes) passèrent par le système concentrationnaire de Flossenbürg entre 1938 et 1945. Environ 30 000 prisonniers moururent dans le camp, dans les sous-camps ou lors de l'évacuation, parmi lesquels 3 515 Juifs.