<p>Portrait de groupe de quelques-uns des participants au soulèvement du camp d’extermination de Sobibor. Pologne, août 1944.</p>

Sobibor

Pour mener à bien le meurtre de masse des Juifs d'Europe, la SS met en place des centres de mise à mort dédiés exclusivement ou principalement à l'anéantissement d'êtres humains dans des chambres à gaz. Parmi eux figure Sobibor, l'un des trois sites associés à l'Opération Reinhard. Ce plan élaboré par la SS vise à assassiner près de deux millions de Juifs vivant sur le territoire administré par l'Allemagne en Pologne occupée que l'on appelle le gouvernement général.

Points de repère

  • 1

    D'avril 1942 à la mi-octobre 1943, Les SS allemands et leurs auxiliaires tuent au moins 167 000 personnes à Sobibor.

  • 2

    Pour mener les opérations de massacre à Sobibor et dans les autres camps de l'Opération Reinhard, la SS s'inspire de l'expérience qu'elle a acquise lors des meurtres de masse de patients handicapés du programme d'« euthanasie » (Aktion T4) en Allemagne.

  • 3

    Le 14 octobre 1943, la Résistance juive à Sobibor se révolte. Environ 300 prisonniers parviennent à fuir. Si la plupart seront pourchassés et abattus, une cinquantaine d'entre eux survivront à la guerre.

Tomasz (Toivi) Blatt décrit le processus des chambres à gaz du camp d'extermination de Sobibor

La SS et les autorités policières allemandes construisirent Sobibor au printemps 1942, deuxième des trois centres de mise à mort mis en place dans le cadre de l'Opération Reinhard. Ce plan, également appelée Aktion Reinhard ou Einsatz Reinhard et élaboré par le chef de la SS et de la police à Lublin, le général Odilo Globocnik, visait à assassiner l'ensemble des Juifs du gouvernement général (Generalgouvernement).

Le centre de mise à mort de Sobibor fut établi près du petit village du même nom, dans une région peu peuplée et marécageuse située à environ 5 kilomètres du fleuve Bug (Boug ou Buh) et de l'actuelle frontière est de la Pologne, à 80 kilomètres de la ville de Lublin, une quarantaine de kilomètres de Chelm, et moins de 10 kilomètres de la municipalité de Wlodawa. Lors de l'occupation allemande de la Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale, cette zone faisait partie du district du Lublin, dans le Generalgouvernement.

Le camp fut construit le long de la ligne de chemin de fer Lublin-Chelm-Wlodawa, juste à l'ouest de la gare de Sobibor. Un embranchement tout proche la reliait au camp et faisait office de plateforme de débarquement à chaque arrivée de convoi. Une dense forêt de pins et de bouleaux maintenait le site à l'abri des regards.

La superficie du camp rectangulaire atteignait une distance maximale de 400 sur 600 mètres (soit un peu plus de 33 terrains de football). Il était camouflé par des branchages entrelacés dans des fils barbelés et des arbres, et encerclé par un champ de mines d'une quinzaine de mètres de large.

Les déportations à Sobibor

La SS et la police procédèrent aux déportations vers Sobibor de mai 1942 à l'automne 1943. Entre la fin juillet et septembre 1942, les convois de trains en provenance du sud furent interrompus à cause de réparations sur la voie ferrée Chelm-Lublin.

Les Juifs déportés à Sobibor venaient principalement des ghettos — celui de Chelm par exemple — des régions nord et est du district de Lublin, dans le gouvernement général. D'autres arrivaient des territoires soviétiques occupés par l'Allemagne, voire d'Allemagne même, ainsi que d'Autriche, de Slovaquie, de Bohême-Moravie, des Pays-Bas et de France. Au total, ce sont au moins 167 000 personnes qui furent exterminées à Sobibor par les Allemands et leurs auxiliaires.

Le personnel de Sobibor

Le camp de Sobibor, printemps 1942

Une cinquantaine d'employés travaillaient sur le site. Comme à Belzec et Treblinka, les deux autres centres de mise à mort de l'Opération Reinhard, le personnel allemand provenait presque exclusivement du programme d'« euthanasie » Aktion T4. Le premier commandant, le policier autrichien Franz Stangl, avait été directeur administratif adjoint chargé de la sécurité au centre de mise à mort de Hartheim puis avait exercé des fonctions du même ordre à Bernburg avant son transfert au district de Lublin. En découvrant les opérations de gazage à Sobibor, il avait exprimé sa surprise en disant : « C'était exactement comme les chambres à gaz du château de Hartheim ».

L'adjoint de Stangl, Franz Reichleitner, autrichien aussi, avait travaillé aux côtés de Stangl à Hartheim. Il lui succéda au poste de commandant de Sobibor en août 1942, quand Stangl fut transféré à Treblinka. Reichleitner occupa ces fonctions jusqu'à la liquidation du camp en novembre 1943.

En plus du personnel allemand, l'effectif de Sobibor comprenait une unité de gardes auxiliaires de 90 à 120 hommes, anciens prisonniers de guerre soviétiques de diverses nationalités ou civils ukrainiens et polonais sélectionnés ou recrutés pour le poste. Tous avaient été entraînés au camp de Trawniki, aménagé spécialement par le général SS et chef de police à Lublin, Odilo Globocnik.

La topographie de Sobibor

Le centre de mise à mort de Sobibor se divisait en trois « camps » : l'administration, la réception, et la zone d'extermination.

Le camp I, la zone administrative, comprenait l'entrée du site et la rampe d'accès du train. On y trouvait aussi les logements des personnels SS et des gardes de Trawniki, ainsi que des ateliers où travaillaient sans relâche un petit nombre de prisonniers juifs. La plupart d'entre eux habitaient là.

Le camp II servait de zone de réception. À la descente des convois, les détenus juifs y étaient emmenés de force. C'est à cet endroit que se situaient les baraquements où ils se déshabillaient, ainsi que les espaces de stockage de leurs biens et de leurs vêtements.

Dans le coin nord-ouest du camp II, un étroit passage fermé appelé le « boyau » (Schlauch en allemand) reliait la réception et le camp III.

Ce dernier formait la zone d'extermination, avec les chambres à gaz, les fosses communes et les baraquements où vivaient l'unité de gardien et les travailleurs forcés juifs mis à la tâche à cet endroit. Contrairement au complexe de Belzec, le site des massacres était éloigné du reste du camp, de sorte que les prisonniers du camp III n'avaient aucun contact avec les autres victimes de Sobibor. Il fallut donc plusieurs semaines avant que les premiers travailleurs forcés juifs des camps I et II découvrent le sort des êtres chers avec qui ils étaient arrivés et apprennent l'existence des chambres à gaz toutes proches.

Le meurtre de masse

Esther Raab se souvient de l'arrivée des convois à Sobibor

Après une phase d'expérimentation visant à déterminer l'efficacité du gazage, les autorités du camp entamèrent les opérations au début de mai 1942.

Des convois de 40 à 60 wagons de marchandises arrivaient à la gare de Sobibor. Puis, par groupe de vingt, ils se rendaient au camp I où les gardes allemands faisaient descendre les victimes sur la plateforme. Là, des SS et des policiers notifiaient aux déportés qu'on les envoyait aux travaux forcés, mais qu'ils devaient d'abord se laver et se désinfecter. Les Allemands donnaient l'ordre aux Juifs de se défaire de leurs biens et d'aller se déshabiller dans les baraquements. En général, les hommes étaient séparés des femmes et des enfants. Enfin, les victimes devaient traverser le « boyau » en courant, pour déboucher sur les chambres à gaz qu'un panneau mensonger annonçait comme étant des douches. Dans un baraquement spécial attenant, les femmes étaient tondues. Après avoir hermétiquement verrouillé les portes des chambres à gaz, des gardes mettaient en marche un moteur qui diffusait du monoxyde de carbone, tuant tous les prisonniers. Ceux qui avaient été considérés comme trop malades, faibles ou âgés pour les chambres à gaz étaient emmenés au camp III où ils étaient abattus au-dessus d'une fosse commune. Une fois l'ensemble des occupants des vingt wagons éliminés, le processus meurtrier se répétait avec les détenus des convois suivants. 

Les Sonderkommandos et le travail forcé

Pour chaque convoi, des responsables du camp sélectionnaient une poignée de prisonniers jugés aptes à rejoindre la main-d'œuvre forcée de Sobibor.

Parmi ces victimes à qui on accordait un sursis, certains devaient travailler dans la zone d'extermination du camp III. Ces groupes connus sous le nom de Sonderkommandos (détachements spéciaux) étaient chargés d'évacuer les corps des chambres à gaz et les enterrer dans les charniers.

D'autres prisonniers, également maintenus en vie temporairement, étaient affectés aux zones d'administration et de réception où ils veillaient aux étapes de la sortie des trains, le déshabillage, la remise des biens de valeur et le déplacement des prisonniers dans le « boyau ». 

À l'été 1942, le personnel du camp affecta des travailleurs forcés juifs venus de divers endroits du district de Lublin à l'exhumation des corps des fosses communes pour les brûler sur des « fours » à ciel ouvert construits à l'aide de rails. Cette tâche revenait au Sonderkommando 1005, chargé de déterrer et détruire toute preuve de meurtre de masse dans les territoires de l'Est occupés par l'Allemagne.

Le soulèvement de Sobibor

Portrait de groupe de quelques-uns des participants au soulèvement du camp d’extermination de Sobibor.

Début 1943, les détenus juifs de Sobibor, réalisant que les opérations de gazage se faisaient plus rares, s'inquiétèrent. Par ailleurs, ils avaient obtenu des informations sur le démantèlement du camp de Belzec et l'extermination de tous ses survivants. À la fin du printemps, ils créèrent donc un mouvement de résistance et envisagèrent de s'évader. En septembre, d'anciens prisonniers de guerre juifs soviétiques venus du ghetto de Minsk et qui avaient reçu un entraînement militaire s'étaient ajoutés au groupe, désormais plus fort en nombre et en expertise. Après la liquidation de dirigeants allemands importants du camp, celui-ci choisit d'organiser un soulèvement. Le 14 octobre 1943, ceux des 600 détenus encore à Sobibor qui étaient informés de l'insurrection lancèrent l'opération. Ils réussirent à tuer onze Allemands et quelques gardes de Trawniki. Sur les 300 personnes qui purent s'échapper ce jour-là, plus de 100 furent reprises. Une cinquantaine d'entre elles put s'évader et survivre à la guerre. 

Le démantèlement de Sobibor

Après la révolte, le personnel allemand et les gardiens de Trawniki démantelèrent le centre de mise à mort et fusillèrent les prisonniers juifs qui ne s'étaient pas évadés. À l'été 1943, après des discussions au sein de la hiérarchie SS, on opta pour une transformation des lieux. Il fut d'abord question d'en faire une prison pour femmes et enfants déportés de la Biélorussie occupée dont les maris et pères avaient été assassinés pour opérations soi-disant anti-partisanes. Puis on décida de convertir le site en dépôt de munition. Bien qu'il ne soit pas établi que de nouveaux détenus arrivèrent à Sobibor après le démantèlement du centre de mise à mort, un petit détachement de gardes entraînés à Trawniki resta sur place au moins jusqu'à la fin mars 1944.

Sobibor fut ainsi le dernier des camps de l'Opération Reinhard à être liquidé. Comme à Belzec et Treblinka, on laboura la zone. Sur le site, on planta une forêt de pins.

Une collection de clichés pour preuves : les photos de l'auteur des crimes de Sobibor

Pendant des décennies, on n'eut connaissance que de deux photographies qui montraient le centre de mise à mort de Sobibor en action. En 2020, le Musée de l'Holocauste put acquérir plus de 50 clichés jusque là inconnus, propriété du commandant adjoint du camp Johann Niemann, et partie d'une plus vaste collection dont ont fait don au musée ses descendants. Ils offrent des images du centre de mise à mort comme on ne l'a jamais vu, notamment des photos des baraquements, des ateliers, ainsi que des SS et des gardes ukrainiens.

Certains de ces clichés représentent le personnel de Sobibor riant aux éclats et prenant la pose, alors qu'en même temps ils participaient au massacre de masse d'au moins 167 000 Juifs innocents. Niemann fut tué au cours de l'insurrection des prisonniers le 14 octobre 1943, juste avant la fermeture du camp.

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