View of the courtroom during the trial of John Demjanjuk.

John Demjanjuk: les poursuites contre un collaborateur des nazis

Vue d'ensemble

Né en Ukraine, John (Iwan) Demjanjuk fut inculpé dans le cadre de quatre procédures judiciaires distinctes qui concernaient des crimes commis quand il collaborait avec le régime nazi.

Les investigations concernant le passé de Demjanjuk à l'époque de la Shoah commencèrent en 1975. Les procédures judiciaires aux États-Unis le déchurent à deux reprises de sa nationalité américaine et aboutirent à un ordre de déportation. Les États-Unis l’extradèrent également en Israël, où sa condamnation sous le nom de « Ivan le Terrible » lorsqu’il se trouvait au centre de mise à mort de Treblinka fut annulée en appel. Plus tard, l’Allemagne le poursuivit pour crimes au centre de mise à mort de Sobibor. Cette affaire établit un précédent important et mena à d’autres procès dans le pays des décennies après la Shoah.

Certains faits du passé de Demjanjuk ne sont pas contestés. Il est né en mars 1920 à Doubovïe Matcharinzjy, un village dans l'oblast de Vinnytsia, qui faisait alors partie de l'Ukraine soviétique. Enrôlé dans l'armée soviétique, il fut capturé par les troupes allemandes lors de la bataille de Kertch en mai 1942. Demjanjuk émigra aux États-Unis en 1952 et obtint la nationalité américaine en 1958. Il s'établit à Seven Hills (Ohio), en banlieue de Cleveland, et travailla de nombreuses années dans une usine automobile Ford.

Le premier procès de Demjanjuk: Israël, 1987

Chief defense attorney Mark O'Conner (standing) addresses a question to John Demjanjuk during Demjanjuk's trial.

L'avocat principal de la défense, Mark O'Conner (debout), pose une question à John Demjanjuk au cours de son procès. Jérusalem, Israël, 16 février 1987.

Crédits:
  • Israel Government Press Office

En 1975, le département américain de la Justice commença à enquêter sur John Demjanjuk et engagea deux ans plus tard, en 1977, une procédure de dénaturalisation à son encontre, déclarant qu'il avait falsifié ses papiers d'immigration et de citoyenneté pour dissimuler ses activités, lors de la Seconde Guerre mondiale, au centre de mise à mort de Treblinka.

L'affaire débuta par des investigations dans le camp de Sobibor, en raison d’un poste que Demjanjuk aurait occupé dans ce centre de mise à mort, et de déclarations d'un témoin soviétique nommé Ignat Danilchenko à la fin des années 1940. Danilchenko affirma connaître Demjanjuk et avoir travaillé avec lui à Sobibor et dans le camp de concentration de Flossenbürg jusqu'en 1945. Cependant, quand des rescapés juifs reconnurent Demjanjuk sur une photographie comme quelqu'un ayant travaillé à Treblinka près des chambres à gaz, le gouvernement américain le poursuivit plutôt pour ses activités à Treblinka. En 1979, l'Office of Special Investigations (OSI), nouvellement créé au sein du département de la Justice, reprit l'affaire en main.

À la suite de longues investigations et à un procès en 1981, la US District Federal Court (cour de district des États-Unis) de Cleveland déchut Demjanjuk de sa nationalité américaine. Les autorités s'apprêtaient à l'expulser quand le gouvernement israélien demanda son extradition. Après audience, les autorités américaines extradèrent Demjanjuk vers Israël pour qu’il y soit jugé pour crimes contre le peuple juif et pour crimes contre l'humanité. Il n’était que la deuxième personne à être jugé pour ces chefs d'inculpation en Israël. Le premier, Adolf Eichmann, avait été reconnu coupable en 1961 et exécuté en 1962.

Le procès s'ouvrit à Jérusalem le 16 février 1987. L'accusation soutint que pendant sa détention comme prisonnier de guerre des Allemands, Demjanjuk s’était porté volontaire pour rejoindre l'unité spéciale SS (Schutzstaffel, escadrons de protection) dans le camp de formation de Trawniki (près de Lublin en Pologne), où il était devenu auxiliaire de police. Ces formations avaient eu lieu en vue de l'Aktion Reinhard, le projet visant à massacrer tous les Juifs résidant en Pologne sous occupation allemande. Selon l'accusation, il avait été gardien au centre de mise à mort de Treblinka, connu par les prisonniers sous le nom d'« Ivan le terrible », et s’était occupé du fonctionnement et de la maintenance du moteur diesel utilisé pour pomper les fumées de monoxyde de carbone des chambres à gaz. Plusieurs survivants juifs de Treblinka l'identifièrent comme étant « Ivan le terrible », preuve essentielle qu'il était passé par ce centre de mise à mort.

Le camp de formation de Trawniki

L’une des preuves évidentes fut la carte d'identité du camp de Trawniki portant le nom de John Demjanjuk, retrouvée dans des archives russes. Les autorités de Trawniki délivraient ces documents aux hommes affectés, à l'extérieur du camp, à la garde des détachements. La défense de Demjanjuk argua que la carte était une contrefaçon d'inspiration soviétique, en dépit de diverses expertises qui confirmaient son authenticité. Demjanjuk, alors âgé de 67 ans, témoigna en son nom propre et déclara qu'il avait été prisonnier de guerre et détenu par les Allemands pendant la majeure partie de la guerre, dans un camp près de Chelem, en Pologne.

Tout en constituant un élément clé du réquisitoire d'Israël et du gouvernement américain, la carte d'identité ne situait pas Demjanjuk à Treblinka, mais comme garde dans une propriété SS à Okzow, près de Chelm, en septembre 1942, puis au centre de mise à mort de Sobibor à partir de mars 1943. Bien qu’elle contienne des informations incohérentes par rapport aux témoignages des survivants de Treblinka, il s'agissait du seul document qui plaçait Demjanjuk à Trawniki comme auxiliaire de police (plus précisément, la réserve d'auxiliaires dans laquelle on sélectionnait les gardes pour Treblinka). Aucune preuve écrite datant de la guerre qui ferait mention de Demjanjuk à Treblinka n'a jamais été trouvée.

Le tatouage de Demjanjuk

Des cicatrices de Demjanjuk sous le bras gauche de Demjanjuk, restes d’un tatouage indiquant son groupe sanguin, constituèrent un autre élément de preuve avancé par l'accusation. Les autorités SS avaient introduit cette pratique dans la Waffen-SS (l’armée SS) en 1942. Dans le système concentrationnaire allemand, certains membres des Formations à tête de mort SS avaient aussi porté de telles marques, étant considérés à partir de 1941 comme administrativement liés aux Waffen-SS. Néanmoins, parce que le tatouage du groupe sanguin n’avait jamais été systématiquement appliqué, cet élément physique laissait supposer, mais sans le prouver, que Demjanjuk avait travaillé comme garde de camp de concentration.

En raison de la confusion commune entre le tatouage du groupe sanguin (obligatoire) et le tatouage de runes SS (volontaire), l'existence de cicatrices résultant d'un « tatouage SS », induisit en erreur les avocats des parties civiles aux États-Unis et en Israël. Il n'existe aucune preuve que les prisonniers de guerre formés pour être auxiliaires de police à Trawniki étaient tatoués de la sorte.

Le verdict israélien et l’appel

Se basant principalement sur l'identification par les rescapés, la cour israélienne déclara Demjanjuk coupable et, le 25 avril 1988, le condamna à mort. C’était la deuxième fois seulement qu'une cour israélienne imposait la peine capitale à un accusé (le premier étant Eichmann).

Quand Demjanjuk fit appel auprès de la Cour suprême d'Israël, l'Union soviétique se désintégra, en 1991. Des centaines de milliers de pages de documents jusque-là inconnus devenaient alors accessibles tant à l'accusation qu'à la défense. Ainsi, dans les archives de l'ancien KGB ukrainien à Kiev, les avocats de Demjanjuk trouvèrent des dizaines de déclarations d'anciens gardes de Treblinka jugés par les autorités soviétiques au début des années 1960.

Aucun d'entre eux ne montrait que Demjanjuk avait travaillé à Treblinka. En revanche, ils faisaient constamment référence à un certain Ivan Marchenko, à Treblinka, comme opérateur du moteur à gaz de l'été 1942 jusqu'au soulèvement des prisonniers en 1943. Alors auxiliaire de police, il s’y était distingué par sa cruauté et y avait perpétré des actes correspondant à ce que les rescapés juifs de Treblinka se souvenaient. Après son retour à Trawniki en août 1943, Marchenko avait été transféré à Trieste, en Italie, d'où sa trace se perdit à la fin de la guerre. Son sort demeure inconnu.

Il n’en reste pas moins que ces seules déclarations suscitèrent suffisamment de doute quant au fait que Demjanjuk n’ait jamais travaillé à Treblinka pour que la Cour suprême d'Israël annule, le 29 juillet 1993, la condamnation sans préjudice. En d’autres termes, l’accusation israélienne avait la possibilité de poursuivre Demjanjuk pour des chefs d'accusation liés à d'autres crimes.

Nouvelles preuves issues des archives de l'ancienne Union soviétique

Une telle procédure devint possible après la découverte, dans les archives du Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie à Moscou, d'une correspondance interne entre les membres du personnel du camp de formation. Celle-ci faisait référence à Demjanjuk au centre de mise à mort de Sobibor le 26 mars 1943, ainsi qu’au camp de concentration de Flossenbürg, le 1er octobre 1943. Les preuves le plaçant à Sobibor concordaient avec les informations fournies par sa carte d'identité de Trawniki et avec le témoignage de Danilchenko.

De plus, après l'extradition de Demjanjuk vers Israël, lorsque les enquêteurs de l'OSI inspectèrent les documents originaux des archives administratives et des dossiers du personnel de Flossenbürg, ils trouvèrent son nom lié à son numéro de matricule (1393). Cela confirmait, indépendamment du témoignage de Danilchenko, que Demjanjuk avait bien travaillé à Flossenbürg.

À l'été 1991, un enquêteur de l'OSI qui faisait des recherches dans les archives nationales de Vilnius sur des liens avec un bataillon de police lituanien découvrit par hasard un document qui présentait Demjanjuk comme étant l’un des membres d'un détachement de gardiens formés à Trawniki et basé, entre novembre 1942 et mars 1943, au camp de concentration de Majdanek.

Rétablissement de la nationalité américaine, puis nouvelle révocation

Après sa première extradition vers Israël, la famille de Demjanjuk introduisit auprès du ministère américain de la Justice une requête relative à la loi sur la liberté d'information. Elle voulait obtenir l'accès à l'ensemble du dossier d'enquête de l'OSI sur Demjanjuk, Trawniki et Treblinka. Après réception de ce dossier et une bataille juridique de plusieurs années, les avocats américains de la défense de Demjanjuk intentèrent un procès au gouvernement américain pour annuler le jugement qui l'avait déchu de sa citoyenneté et accusèrent l'OSI d'avoir commis des vices de procédure.

Entretemps, même si le recours juridique était possible, les autorités israéliennes refusaient de poursuivre Demjanjuk pour ses activités à Sobibor et s'apprêtaient à le libérer. Se basant sur les conclusions d'un avocat spécial américain datant de juin 1993, selon lesquelles l'OSI avait omis par inadvertance de divulguer les documents qui auraient pu servir à la défense de Demjanjuk en 1981, la 6e chambre de la Cour d'appel de Cincinnati ordonna au procureur général des États-Unis, Janet Reno, de ne pas s'opposer à son retour sur le territoire américain. Après cinq années supplémentaires de bataille juridique, le tribunal de district de Cleveland rétablit, le 20 février 1998, la citoyenneté américaine de Demjanjuk, mais sans préjudice, laissant ainsi la possibilité à l'OSI d'ouvrir un dossier sur la base de nouveaux éléments de preuve.

Après cinq années d'examen de milliers de documents accessibles après 1991, l’enquête de l'OSI put retracer l'ensemble de la carrière de Demjanjuk comme garde formé à Trawniki puis, entre 1942 et 1945, comme garde de camp de concentration. Grâce à ces nouvelles preuves, l’OSI était également en mesure de documenter l'importance de Trawniki pendant la Shoah, ainsi que les procédures d’attribution des tâches du personnel par les autorités du camp.

En 1999, l'OSI engagea une nouvelle procédure de dénaturalisation à l'encontre de Demjanjuk, alléguant qu'il avait travaillé à comme auxiliaire de police formé à Trawniki à Trawniki même, à Sobibor et à Majdanek, et qu'il avait ensuite fait partie du bataillon des Têtes de mort SS à Flossenbürg. Par conséquent, Demjanjuk perdit, cette fois définitivement, sa nationalité américaine en 2002. Après la confirmation par une cour d'appel fédérale de cette décision, l'OSI introduisit en décembre 2004 une procédure d'expulsion. Un an plus tard, en décembre 2005, un tribunal américain de l'immigration ordonna l'expulsion de Demjanjuk vers son pays natal, l'Ukraine.

Demjanjuk fit appel de cette décision, invoquant diverses raisons, comme celles de son âge et de sa santé fragile qui assimileraient l'expulsion à de la torture. Il demanda à bénéficier d'une protection en vertu de la Convention des Nations Unies contre la torture. Le 19 mai 2008, la Cour suprême des États-Unis rejeta sa demande de révision. La même année, les autorités allemandes manifestèrent un intérêt pour exercer des poursuites à l'encontre de Demjanjuk pour complicité de meurtre pendant son service à Sobibor.

Deuxième procès : Allemagne, 2009

Demjanjuk fut extradé des États-Unis vers l'Allemagne en mai 2009. À son arrivée, les autorités allemandes l'arrêtèrent et l'incarcérèrent à la prison de Stadelheim à Munich.

En juillet 2009, les procureurs allemands inculpèrent Demjanjuk de 28 060 chefs d'accusation pour complicité de meurtre à Sobibor. Le pouvoir juridictionnel allemand s'appuyait sur le meurtre de personnes déportées à Sobibor dans 15 convois ferroviaires en provenance du camp de Westerbork aux Pays-Bas, entre avril et juillet 1943, dont des citoyens allemands qui avaient fui en Hollande dans les années 1930. Pour la première fois dans une affaire allemande, l’accusation soutenait qu’un garde sur un site dont l’unique objectif était le meurtre de masse portait une part de responsabilité dans les morts de ceux qui y avaient été tués pendant qu’il y exerçait.

Âgé de 89 ans, Demjanjuk déclara qu'il était trop faible pour comparaître au tribunal, mais la cour décréta que le procès pourrait avoir lieu à raison de deux sessions de 90 minutes par jour. En novembre 2009, il se trouva à nouveau dans le box des accusés. Au cours de ce procès, les preuves impliquant Demjanjuk reposèrent non pas sur des témoignages de survivants, mais sur des documents datant de la guerre attestant de son service à Sobibor. Puisque les témoins étaient décédés, la cour de Munich accepta que leurs témoignages soient lus à haute voix afin de faciliter la preuve des massacres de masse et de déterminer l'identité et la nationalité de nombreuses victimes.

Après 16 mois de procès, la procédure se clôtura à la mi-mars 2011. Le 12 mai 2011, Demjanjuk fut déclaré coupable et condamné à cinq ans d'emprisonnement. Il fut libéré dans l'attente du recours contre sa condamnation.

La mort de John Demjanjuk

John Demjanjuk mourut dans une maison de repos allemande le 17 mars 2012.

Bien qu’il mourut avant que la Cour d’appel allemande revoie sa condamnation, l’accusation put intenter d’autres poursuites contre des gardes de centres de mise à mort ou de camps de concentration, recourant à la même théorie testée dans l’affaire Demjanjuk.

L’intérêt de la communauté internationale

Les procès de John Demjanjuk ont attiré l'attention des médias du monde entier pendant des décennies. Ces batailles juridiques soulignent l'interdépendance des archives historiques et la longue quête de justice pour réparer les crimes contre l'humanité.

Members of the press during the trial of John Demjanjuk.

Membres de la presse pendant le procès de John Demjanjuk. Jérusalem, Israël, 18 mars 1987.

Crédits:
  • Israel Government Press Office

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