<p>Fumée sortant de la cheminée à Hadamar, l’un des six lieux qui appliquèrent le programme nazi d’”euthanasie.” Hadamar, Allemagne, probablement en 1941. [Diözesanarchiv Limburg (DAL), Papiers du père Hans Becker]</p>

Le programme d'euthanasie

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En général, le terme « euthanasie » (littéralement « bonne mort ») fait référence au fait de provoquer une mort sans douleur chez un malade chronique ou en phase terminale. Dans le contexte nazi, il s'agissait d'un euphémisme pour désigner un programme clandestin d'assassinat ayant pour but l'extermination systématique des handicapés physiques et mentaux vivant dans les établissements d'Allemagne et des territoires annexés par l'Allemagne.

Le programme d'« euthanasie » fut le premier dans l'Allemagne nazie à envisager le meurtre de masse. Il précéda d'environ deux ans le génocide des Juifs (l'Holocauste) et fut l'une des nombreuses mesures eugéniques radicales visant à restaurer l'« intégrité » raciale de la nation allemande. Son but était d'éliminer ce que les eugénistes et leurs partisans considéraient comme « vie indigne d'être vécue » : les personnes atteintes de handicaps psychiatriques, neurologiques ou physiques qui, croyaient-ils, représentaient un fardeau génétique et financier pour la société et l'État allemands.

LE PROGRAMME D'« EUTHANASIE » DES ENFANTS

Entre le printemps et l'été 1939, une opération secrète de meurtre visant les enfants handicapés commença à se mettre en place. Elle était dirigée par Philipp Bouhler, chef de la chancellerie privée d'Hitler, et Karl Brandt, son médecin personnel. Le 18 août 1939, le ministère de l'Intérieur du Reich publia un décret stipulant que les médecins, infirmières et sages-femmes devaient signaler tout nouveau-né et enfant de moins de trois ans montrant des signes d'un lourd handicap mental ou physique.

À partir d'octobre 1939, les autorités sanitaires se mirent à encourager les parents d'enfants handicapés à faire admettre les plus jeunes dans l'une des cliniques pédiatriques conçues pour eux réparties dans toute l'Allemagne et l'Autriche. En réalité, ces cliniques n'étaient rien d'autre que des services de meurtres d'enfants où un personnel médical spécialement recruté pour le programme assassinait leurs jeunes patients par surdose mortelle de médicaments ou en les laissant mourir de faim.

Le personnel médical et les administrateurs n'admirent d'abord que des nouveau-nés et de tout jeunes enfants dans leurs cliniques. Puis les mesures concernèrent également les jeunes jusqu'à l'âge de 17 ans. Selon une estimation prudente, on compterait environ 5000 enfants allemands handicapés morts dans le cadre du programme d'« euthanasie » pendant la guerre.

LE PROGRAMME D'« EUTHANASIE » S'ÉLARGIT

Bien vite, les organisateurs du programme voulurent élargir la population visée aux patients handicapés adultes vivant en institution. À l'automne 1939, Hitler signa une autorisation secrète afin de protéger les médecins, le personnel médical et les administrateurs qui participaient au programme contre d'éventuelles poursuites. Elle fut antidatée au 1er septembre pour laisser penser que cette initiative était en rapport avec les mesures de guerre.

La chancellerie du Führer était compacte et séparée de l'appareil d'État nazi et du gouvernement. C'est pourquoi Hitler la choisit pour servir de moteur à la campagne pour l'« euthanasie ». Les employés du programme appelaient leur entreprise secrète « T4 », du nom de la rue de Berlin où se trouvait le bureau de coordination, Tiergartenstrasse 4. Sur les ordres d'Hitler, Phillip Bouhler et le docteur Karl Brandt prirent la tête de l'opération. Ils supervisèrent la mise en place de six installations de gazage pour adultes, comme le prévoyait l'opération : Brandenburg, sur le fleuve Havel à côté de Berlin ; Grafeneck, dans le sud-ouest de l'Allemagne ; Bernbourg et Sonnenstein, dans la Saxe ; Hartheim, près de Linz, sur le Danube, en Autriche ; et Hadamar, dans la Hesse.

À l'automne 1939, les organisateurs du T4 reprirent une pratique mise en place pour le programme d'« euthanasie » des enfants consistant à distribuer des questionnaires, soigneusement rédigés, à destination des personnels de santé publique, des hôpitaux privés et publics, des établissements pour malades mentaux et des maisons de retraite pour malades chroniques. L'espace limité pour écrire, le vocabulaire utilisé et les instructions qui accompagnaient le questionnaire donnaient l'impression qu'il était distribué à des fins statistiques.

En fait, on pouvait deviner l'objet sinistre du formulaire grâce à l'accent porté sur la capacité du patient à travailler et sur les catégories que devaient cocher les destinataires du questionnaire :

– Patients souffrant de schizophrénie, épilepsie, sénilité, encéphalite et autres troubles psychiatriques ou neurologiques chroniques
– Patients non-Allemands ou apparentés
– Patients pénalement irresponsables ou internés pour raisons criminelles
– Patients présents dans l'établissement depuis plus de cinq ans.

Des « experts médicaux » recrutés en secret et des médecins — beaucoup dotés d'une excellente réputation — travaillèrent par équipes de trois pour évaluer les questionnaires. Dès 1940, les employés du T4 se basèrent sur ces évaluations pour sortir de leurs établissements les patients sélectionnés pour le programme d'« euthanasie ». Ils étaient alors emmenés en bus ou en train vers l'une des installations de gazage pour y être tués.

À peine quelques heures après leur arrivée, les patients mouraient dans les chambres à gaz qui ressemblaient à des salles de douche mais diffusaient du monoxyde de carbone pur. Les corps étaient ensuite brûlés dans le four crématoire attenant au centre. Leurs cendres étaient placées dans des urnes qu'on envoyait aux proches des victimes, avec un certificat de décès donnant une date et une cause fictives.

En raison du caractère confidentiel du programme, les organisateurs et les employés du T4 devaient recourir à des mesures complexes pour en dissimuler les intentions criminelles. Les médecins et les personnels d'établissements avaient beau falsifier les dossiers en indiquant une cause de décès naturelle, le programme d'« euthanasie » ne fut bientôt plus un secret. La nouvelle de ces mesures se répandit. Face aux protestations croissantes, privées et publiques, contre ces meurtres, notamment de la part du clergé, Hitler ordonna l'arrêt du programme à la fin du mois d'août 1941. D'après les calculs du T4 même, l'entreprise coûta la vie à 70 273 personnes handicapées physiques et mentales retirées de leurs établissements et tuées dans l'un des six centres de gazage entre janvier 1940 et août 1941.

LA SECONDE PHASE

La décision d'Hitler ne signifia pas pour autant la fin de l'opération meurtrière. Le programme d'« euthanasie » des enfants se poursuivit sans aucun changement, et dès août 1942, les personnels de santé allemands reprirent les meurtres de manière plus secrète encore. La nouvelle organisation était désormais plus décentralisée que la première phase de gazage. Les autorités régionales exerçaient un plus grand pouvoir de décision et le rythme des exécutions se déterminait à échelle locale.

La campagne d'« euthanasie » reprit donc son cours au sein de nombreux d'établissements à travers tout le Reich. Pour mieux dissimuler les meurtres dans cette seconde phase, on eut recours à la surdose de médicaments et aux injections mortelles — déjà utilisées avec succès dans le cadre du programme visant les enfants — comme méthode d'exécution. On continua également à pratiquer la méthode consistant à affamer les victimes, adultes et enfants.

Le programme dura jusqu'à la toute fin de la guerre. Au fur et à mesure, il se développa, touchant un nombre encore plus grand de victimes : les patients en gériatrie, les victimes de bombardements et les travailleurs forcés étrangers. Les historiens estiment que, toutes phases comprises, le programme d'« euthanasie » causa la mort de 200 000 personnes.

L'OCCUPATION ALLEMANDE À L'EST

La violence allemande n'épargna pas les personnes handicapées dans l'Europe de l'Est occupée. Le programme d'« euthanasie », d'abord conçu comme une mesure d'hygiène raciale, concernait tout le Reich (l'Allemagne, les territoires annexés d'Autriche et d'Alsace-Lorraine, le Protectorat de Bohème-Moravie, et le Warthegau, dans l'ancienne Pologne). Cependant, comme la conviction idéologique nazie qualifiait la vie de ces personnes comme « vies indignes d'être vécues », les patients institutionnalisés devinrent également la cible d'exécutions par balle en Pologne et en Union soviétique. Dans ce cas, ce n'étaient pas ceux qui avaient mis en place le programme même — les médecins, les soignants et les administrateurs du T4 — qui se chargeaient des meurtres, mais la SS et la police.

À l'automne 1941, celles-ci avaient éliminé environ 30 000 patients en Poméranie, Prusse occidentale et dans la Pologne occupée, dans le but de faire de la place pour les colons allemands ethniques (Volksdeutsche) transférés des pays baltiques et d'autres régions.

Dans les territoires occupés soviétiques, la SS et la police tuèrent également des patients lors d'exécutions de masse et dans des camions à gaz. Des milliers d'autres moururent assassinés dans leur lit et dans leur clinique en Pologne et en Union soviétique. Ces meurtres avaient perdu le composant idéologique du programme d'« euthanasie » centralisé. Ici, les SS semblaient être motivés essentiellement par des questions économiques et matérielles.

La SS et la Wehrmacht ne tardèrent pas à utiliser les hôpitaux vidés de leurs occupants comme des casernes, des hôpitaux militaires ou des dépôts de munitions. Dans de rares exemples, la SS se servit aussi des locaux comme d'un site d'exécution du T4. Ce fut le cas dans le centre d'« euthanasie » de Tiegenhof, près de Gnesen (actuel Gniezno, dans le centre-ouest de la Pologne).

L'IMPORTANCE DU PROGRAMME D'« EUTHANASIE »

À plus d'un titre, le programme d'« euthanasie » permit à l'Allemagne nazie de se préparer pour les politiques génocidaires à venir. Celles-ci élargiraient la justification idéologique conçue par les médecins criminels de destruction des « inaptes » à d'autres catégories d'ennemis biologiques, principalement les Juifs et les Tsiganes.

Les organisateurs de la Solution finale empruntèrent par la suite les chambres à gaz et leurs fours crématoires, conçus spécialement pour la campagne du T4, pour assassiner les Juifs d'Europe occupée. Les membres du T4 qui avait fait leurs preuves dans le premier programme d'exécutions de masse figuraient en première place au sein du personnel allemand posté dans les centres de mise à mort de l'Opération Reinhard, à Belzec, Sobibor et Treblinka.

Comme les auteurs de l'annihilation physique des Juifs d'Europe, les organisateurs du programme d'« euthanasie » imaginaient une société racialement pure et productive. Ils adoptèrent des stratégies radicales dans le but d'éliminer ceux qui ne correspondaient pas à cette vision.