Charlene Schiff (1929-2013), née Shulamit Perlmutter, a grandi à Horochów, en Pologne (actuel Horokhiv, Ukraine). Son père, Simcha, était professeur de philosophie à l’Université de Lwów, près de chez eux. Quand l’Allemagne nazie occupe Horochów, en juin 1941, les autorités se mettent à persécuter les Juifs. En août 1941, Simcha est raflé. Lui et d’autres Juifs éminents ont probablement été abattus. En novembre, Charlene, sa mère, et sa sœur, Tchiya, doivent aller vivre dans le ghetto de Horochów. En 1942, sa mère, Fruma, se débrouille pour trouver des cachettes chez des fermiers des environs, une pour Tchiya et une pour Charlene et elle. C’est Tchiya qui s’échappe en premier. Et quand Charlene et sa mère s’enfuient, les autorités commencent à massacrer les Juifs du ghetto. Alors, elles se cachent dans les broussailles le long d’une rivière. Un jour, au réveil, Charlene s’aperçoit que sa mère n’est plus là. Elle part trouver le fermier, mais celui-ci a changé d’avis et la renvoie. Elle parvient à subsister, seule dans les forêts des environs. Elle est libérée par les troupes soviétiques en 1944. Personne d’autre dans sa famille n’a survécu.
Comment j'ai vécu dans la forêt ou plutôt dans les forêts, au pluriel. Je ne sais pas, mais c'est stupéfiant, quand on a faim et qu'on est complètement démoralisé, on devient inventif. Je n'ai jamais... je dirais même que je n'y crois toujours pas. J'ai mangé des vers. J'ai mangé des punaises. J'ai mangé tout ce que je pouvais mettre dans ma bouche. Et je ne sais pas, quelquefois, j'étais très malade. Il y avait des champignons sauvages, je suis sure qu'ils étaient vénéneux, je ne sais pas, des champignons vénéneux. J'étais malade. Mon estomac était retourné, mais je mangeais toujours parce que j'avais besoin de mâcher quelque chose. J'ai bu de l'eau des flaques. De la neige. Tout ce sur quoi je pouvais mettre la main. Quelquefois, je me glissais dans les caves à pommes de terre des fermiers autour des villages, et c'était une bonne cachette parce qu'il y faisait assez chaud pendant l'hiver. Mais il y avait des rongeurs ici et là. Et je dois dire que je détestais les rats, oh oui, je les détestais. Apparemment, je voulais vivre très mal parce que j'ai fait des choses indescriptibles. J'ai mangé des choses que personne n'imaginerait pouvoir manger. En tous cas, j'ai survécu. Je ne sais pas pourquoi. Je me le demande encore. Mais j'ai survécu.
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